Histoire des salons de Paris. Tome 2. Abrantès Laure Junot duchesse d'. Читать онлайн. Newlib. NEWLIB.NET

Автор: Abrantès Laure Junot duchesse d'
Издательство: Public Domain
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Жанр произведения: Зарубежная классика
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Du vivant de sa femme, qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société, composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait qu'il avait assez des arts après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin. Voilà comme il entendait les arts!

      Après la mort de sa femme, il voulut remplir ses devoirs de père; il demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible… Il y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet. Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.

      M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions l'envahissent. Devenu veuf11 au moment où le dérangement de ses affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille… il joua pour réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce…12 et sans cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné… Sa fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu… Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire, partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie, ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom, qui est celui de bonne: c'était, dit elle-même madame Roland, une petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.

      Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au ciel13, mais un air de décence et de recueillement fait pour servir d'exemple. Elle ne lisait pas l'ordinaire de la messe, mais toujours un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le racontait elle-même fort plaisamment, son cours de prédicateurs vivants et morts. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble et la plus admirable de l'homme… Elle se mit à relire Bossuet et Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une personne aussi supérieure. – Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.

      Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire un!.. Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur l'amour du prochain…

      Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était Massillon qu'elle aimait… Mais lorsque je distribuais ainsi mon affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je cherchais en vain dans nos prédicateurs français.

      Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre… L'abbé Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière… car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du père Bridaine… il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il aimait mieux le paysan que le châtelain… c'était une mode nouvelle, elle devait réussir et réussit en effet… Mais, un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard… C'était un petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de cette petite taille… Cette voix lui servait à faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins qu'évangélique… il prenait un ton inspiré pour dire des choses vulgaires… Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort beau…

      Les temps ne sont pas changés!.. aujourd'hui comme alors, étonner les hommes, c'est les séduire… ils vous croient si vous parlez haut… C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même est là pour me donner raison… Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqué par la seule persuasion?..

      Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est… Madame Roland disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens.

      Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez drôlement.

      L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de coutume… La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; mais son attention était stupide… Tout-à-coup il se tourne vers un de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur avec une sorte de respect, il lui dit: Comme il sue!

      Cet homme en admiration


<p>11</p>

Il avait un an de moins que sa femme.

<p>12</p>

Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son état de graveur alla mal.

<p>13</p>

Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait, disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.